Le 5 avril 1971, le journal Le Nouvel Observateur publiait un manifeste doublé d'une pétition, signée par 343 femmes, affirmant avoir pratiqué sur elles l'avortement. A l'époque interdite en France, l'IVG voyait une partie de son tabou levé par le nombre , la détermination et la notoriété de ces femmes. Surnommé après des dessins satiriques du journal Charly Hebdo, le manifeste des 343 salopes, ce texte fut néanmoins à l'origine de la révolution des moeurs ayant entraîné la dépénalisation, de l'IVG en France (Loi Veil, janvier 1975).
- texte et signatures disponibles ici : http://archquo.nouvelobs.com/cgi/articles?ad=culture/20041126.OBS2461.html&host=http://permanent.nouvelobs.com/ -
Aujourd'hui dans le n°2209 publié le 8 mars 2007, Le Nouvel Observateur publie un manifeste de 2000 médecins et personnels soignants favorables à la dépénalisation de l'euthanasie, alors que le procès de Chantal Chanel et de Laurence Tramois, accusées d'empoisonnement, s'ouvre devant les assises de la Dordogne. A cela faut-il encore rajouter l'ambiance présidentielle qui rajoute à la confusion. Entre les déclarations de Sarkozy au début du mois dernier sur la réouverture du débat et les déclarations de Royal qui se dit favorable à cette dépénalisation, le débat sur l'euthanasie rentre de nouveau dans le passionnel. Qu'il s'agisse de l'affaire Humbert sous nos lattitudes ou de l'affaire Pretty, nous semblons ne pas parvenir à envisager d'abstraction, de principes directeurs, à l'image de ces gens qui sont contre la peine de mort sauf pour certains cas. Pourtant, la question d'une législation bioéthique commande de dégager des axes clairs, de s'affranchir de tout empirisme pour intégrer une logique purement juridique. Ainsi le professeur Bertrand Matthieu le répétait-il une ènième fois dans un récent colloque sur les révisions des lois de bioéthique "Il est dommage que dans tous les domaines aujourd'hui, la loi devienne le produit de l'émotion ".
Qu'en est-il donc de ce manifeste? (texte disponible ici : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/societe/20070306.OBS5521/nous_soignants_avonsen_conscience.html)
En substance, ce qu'il ressort du manifeste est ce constat de double existence de fait. Les auteurs du manifeste expliquent que les traitements ne conduisent pas tous à guérison et que certaines personnes condamnées souffrent horriblement jusqu'à leur mort. Si cette révélation n'est pas de nature à nous étonner, il en va différemment de celle selon laquelle face aux situations des patients en phase terminale " tous les soignants ne sont pas confrontés à ce drame, mais la majorité de ceux qui assistent régulièrement leurs patients jusqu'à la mort, utilisent, dans les circonstances décrites, des susbtances chimiques qui précipitent un fin devenue trop cruelle, tout en sachant que cette attitude est en désaccord avec la loi actuelle (...)". Ainsi, le manifeste semble témoigner d'une pratique généralisée en matière "d'euthanasie active".... A comprendre comme "empoisonnement "ou plus explicitement "meurtre avec préméditation" en langage juridique, la notion d'euthanasie étant absente du vocabulaire juridique ou légal (du moins en France). Deux lectures peuvent être proposées dans cette hypothèse: soit ce manifeste a pour objectif de mettre la classe politique au pied du mur après une loi Leonetti en demi teinte; soit elle a pour but d'imposer de nouveaux comportements. A la lecture du manifeste, il semble clair que la deuxième option soit l'idée puisqu'elle tient en plusieurs points :
- L'arrêt des poursuites judiciaires à l'encontre des soignants mis en accusation;
- Une révision de la loi dans les plus brefs délais dépénalisant sous conditions les pratiques d'euthanasie, en s'inspirant des réformes déjà réalisées en Suisse, en Belgique ou aux Pays Bas.
- Des moyens adaptés permettant d'accompagner les patients en fin de vie, quels que soient les lieux (domicile, hôpital, maison de retraite) et les conditions de vie.
Le tout repose naturellement sur les principes de dignité ( pourquoi aller s'abriter derrière la déclaration universelle des droits de l'homme alors que la notion a valeur constitutionnelle chez nous? Me dîtes pas, ça a déjà été tenté et ça n'a pas marché) et sur l'idée de faire mourir dans la décence.
Je promets de revenir dans l'avenir plus en détail sur la notion d'euthanasie. J'aimerais m'arrêter en revanche sur la méthode utilisée.
- Il était audacieux d'utiliser le même support et le même type de communication que pour le droit à l'IVG. Pour autant, les deux "droits" me semblent difficilement comparables et ne se défendent pas nécessairement de la même manière. Pourtant, il aurait été aisé d'affirmer qu'un droit à mourir aurait été bien plus facile à obtenir qu'un droit de tuer. Ce n'est pas faux, d'autant plus que l'un comme l'autre pourraient être assimilés à des droits à disposer de son corps. Pour autant, ces questions ne se posent pas au même niveau. Celui sur l'IVG a été tranché principalement parceque ce "droit de tuer" était un corolaire du droit de la femme à disposer de son corps (notamment en pleine révolution sexuelle). Ici le droit de mourir (plus encore, le droit de donner la mort à autrui à sa demande) demeure très problématique puisqu'il n'existe que par lui-même. Il ne se justifie pas plus maintenant qu'à l'époque; pire encore, avec la loi Leonetti et le développement des traitements palliatifs, sa légitimité ne peut qu'être remise en question.
- 2000 noms c'est bien. Au regard de l'opinion publique cependant, ces noms sont complètement non identifiables et le potentiel de sympathie dont jouissent ces 2000 anonymes demeure très faible.
- L'article du Nouvel Obs supporte clairement l'initiative. L'article est cependant tellement intellectuellement irrespectueux au regard de son lectorat qu'il est difficile d'aller dans son sens. Ainsi sur les accusées du procès , nous apprenons que Chantal Chanel est une "infirmière douce et professionnelle" que le Docteur Laurence Tramois était "trop émue pour le faire elle-même" , non sans nous avoir copieusement abreuvé d'images de mort et d'agonie. Quelques détails choquent sans être pour autant approfondis. Le médecin qui prend seule la décision, sans prévenir la famille ni la malade. L'infirmière qui obéit tout en ayant plusieurs fois refusé et qui ne pose pas de question tout en sachant ce qui se passe.
Soyons clairs, je ne doute pas de la motivation des deux accusés . Néanmoins, et sans même parler de légalité, il est éthiquement très délicat d'admettre un comportement qui permettrait de donner la mort sans rechercher la volonté de la famille ou du patient. Et il n'y a pas besoin d'être un farouche opposant à l'euthanasie pour cela.
Pour conclure, il me semble clair que le Nouvel Observateur souhaite rééditer son coup d'éclat de 1971. Néanmoins, il me semble que la question est moins bien posée et finalement se défend très mal et par les mauvaises personnes. Si les Vincent Humber et autres Diane Pretty ne sont pas parvenus à ébranler véritablement le législateur, tous les médecins du monde ne sauraient réussir là où ils ont échoué. Néanmoins, le climat politique de surenchère me terrifie et j'avoue avoir bien peur que l'un ou l'autre des candidats ne croque à pleine dents le fruit tendu, passant au dessus du terrain éthique.
Je mets en garde une fois de plus contre la tentation de suivre l'avis des praticiens pour des raisons de conforts. S'il existe des codes de déontologie pour toutes les professions, la Loi demeure le refuge du peuple souverain et non d'une minorité . Il me semble difficilement acceptable de mettre devant nos yeux un fait établi, manifestement illicite, et d'exiger par la suite une réforme légitimante. Le législateur et le juriste vont devoir faire l'effort de définir les notions qu'il emploie afin d'empêcher fermement les dérives qui semblent se généraliser. En attendant, il me semble impensable de transiger sur les questions de la loi et de l'éthique.

